VALEURS

 

La droite a gagné la bataille culturelle. Le 21 janvier 2026, à la page 66 du numéro dont la une est consacrée à Sarah Knafo, mumuse de la Droite la plus conne depuis que la Gauche a inventé la Droite, après une demi-douzaine de colonnes de léchages des bourses néobrandebourgées du suprême Bernard Arnault, et quelques pages avant le timide pensum pleurnichard pseudo-littéraire de l’avorton Louis Sarkozy, Incapable devant l’Éternel, Valeurs Actuelles a consacré près de mille cinq cent signes au Brouillard de Miguel de Unamuno édité par les Éditions Lou Blondin. Vous n’avez pas honte ?

Sans déconner ! Miguel de Unamuno ! D’accord, politiquement ambigu, mais tout de même resté dans les mémoires du peuple espagnol pour avoir défié la révolution franquiste devant une assemblée de centaines de miliciens la mousse aux lèvres et les mains crispés sur leurs pétards, en bon cocotologue quichottesque, et qu’on dût exfiltrer avant que les coups de feu des exaltés ne vinssent lui éclater la gueule ! Cet Unamuno qui leur a crié : « Vous vaincrez, mais vous ne convaincrez pas ! »

Vraiment ? Les Éditions Lou Blondin ? Ok, bien ambiguës elles aussi, mais qui en moins de six mois vous ont édité Les Réfractaires de Jules Vallès, avec trente pages de préface-manifeste également bien mousse-aux-lèvres, les Messages Révolutionnaires d’Antonin Artaud, livre que toute la jeunesse de gauche devrait connaître par cœur en sortant du lycée, L’Éloge de Ravachol de Paul Adam, cette bombe christianophilique qui ferait s’effondrer d’elle-même la Trump Tower si on la lisait, sans même parler du Bandeau Noir, sans même parler des publications futures, sans même parler de la fabrication des livres… N’en parlons pas du tout, d’ailleurs !

Et oui ! Dans Valeurs Actuelles ! Pas du tout ambigu, lui, ce catalogue publicitaire dont il ne resterait que les pages sanitaires, ce gerbant bréviaire du lieu-commun bourgeois, brassant le vent de l’air du temps pourrissant, ce refuge de toutes les vermines sans buzz, de toutes les mouches-à-merde qui bourdonnent sur le dos des Arabes et des Noirs glapissant devant la moindre de leurs bouses, jaculant de leur cloaque imbécile des cascades de poudre aux yeux qu’ils re-sniffent aussitôt… Bouffons !

Fiasco ! Nous sommes dans Valeurs… Et c’est vous, les autres, qui devriez vous couvrir de honte. Parce qu’il y a une cause, une raison juste à ce dramatique événement… Ce n’est quand même pas de notre faute s’il n’y a que des lambdas du conservatisme pour ouvrir une colonne à une micro-maison d’édition artisanale qui publie des pamphlets anarchistes (entre autres !). Vous voulez savoir comment une telle chose arrive ? On va vous le dire, nous… 

Ça commence avec un mec sérieux. Un mec qui, en 2023, alors que nous avions vendu cent livres à tout péter, que les éditions étaient au point mort, que plus personne ne nous calculait, se rendit à la Bibliothèque Nationale de France, demanda au guichet qu’on lui apportât le dépôt légal de notre édition du Conte Futur de Paul Adam. Un livre qu’on avait cousu dans notre cuisine, je le rappelle ! Un livre dont on avait vendu moins de dix exemplaires tellement tout le monde s’en foutait ! 

Ce mec-là rentra chez lui, et deux jours plus tard nous écrivit un mail, nous demandant comment il pouvait se procurer ce livre. Nous répondîmes, désolés, que rien n’allait plus, tout était en rupture de stock, tous les paris avaient été perdus. Le mystérieux personnage s’empressa d’embrayer :

« Il se trouve que Valeurs actuelles (vous savez, la résurgence en langue française du Völkischer Beobachter) m’a demandé une série d’été sur des “engloutis” (sept écrivains désormais aussi oubliés qu’ils furent célèbres). J’avais inclus Paul Adam dans la liste.

Vous voudrez bien trouver ci-joint, pour vous en faire une idée, les premiers portraits déjà sortis, en prolégomènes à ma question : vous plairait-il (ou, plutôt et parlons français, vous déplairait-il vraiment) que je citasse le Conte Futur en référence (avec le nom de l’éditeur et le prix) ? Les choses étant ce qu’elles sont, comme disait le général de Gaulle, et l’esprit du temps si vite alarmé, si toutefois une telle référence vous semblait gênante et de nature à entraver si peu que ce soit votre essor, dites-le-moi sans détour, je le comprendrais fort bien (merci simplement de me le dire vite : je dois rendre ma copie incessamment). 

Ph. Barthelet »

Après le fou-rire que nous provoqua cette improbable demande, et le sur-fou-rire qui survint après notre réponse évidemment positive, ce fut le début d’une sorte de camaraderie, pour ne pas employer l’effroyable mot en A, qui se noua durablement avec ce mystérieux et très laborieux Philippe Barthelet, le seul mercenaire de la presse qui avait daigné nous accorder un regard. 

Qu’est-ce qu’un Philippe Barthelet ? Un intellectuel à l’ancienne, à l’antique même, médiéval ; un humble copiste qui signe ses mails d’une formule latine mi-cuistre mi-autodérisoire ; un franc-cultureux de longue date, philologue éperdu, grammairien émouvant, érudit monstrueux ; démissionnaire plein d’humour qui se fait des engelures de lymphe à Paris et se réfugie dans son Jura natal pour écrire ce qu’il veut : ses Romans de la Langue ; un boomer des lettres qui a réussi, à renforts de lecture et de douleur, à ne pas tourner complètement cynique, à entretenir sa foi dans la littérature contre les traîtres de sa génération ; un gamin des rues de la Culture, un Irrégulier — de Baker Street ajouterait-il. Où écrit-il ? Qui s’en fout ! C’est un camarade…

Il fut le seul réceptionnaire de nos services de presse de la rentrée 2025, l’unique de ce pays, de toute cette planète d’ailleurs. Et, vous ne le croirez probablement pas, parce que c’est bien de quelqu’un qui publie régulièrement dans la presse dont nous parlons, de quelqu’un du milieu, mais c’est pourtant la stricte vérité : il les lut. Un journaliste qui lit les livres que vous lui envoyez ! Un éditeur a-t-il déjà connu allié plus fidèle ? Voilà comment on se retrouve dans VA sans connaître personne.

Philippe Barthelet est l’archétype de ce qui est encore sauvable dans le monde journalistico-littéraire. Il a lu Les Réfractaires, il a lu Brouillard, de notre nourrisson de maison de laquelle il n’a rien à gagner, et il a trouvé l’occasion d’en parler. Combien d’irréguliers autoproclamés gens de gauche, fiers gavroches gave-riches, ont parlé de nous ? Combien se sont à peine penchés sur notre cas ? Hein ? Ce sont pourtant bien eux qui possèdent les librairies, qui organisent des salons, des dédicaces, des « tables rondes », qui font de l’estampe à la campagne et de la poésie en métropole ! Qu’est-ce qui leur faut de plus que Vallès, Paul Adam et Artaud ? Le message n’est pas clair ? 

Ce n’est pas faute d’aller les chercher, en plus ! On essaye, sur Instagram, Twitter, Facebook, même TikTok ! On diversifie : montages sur fond de musique brésilienne, polémiques sur Nietzsche, Zola, christianisme social, anarchisme mystique, socialisme utopique… Résultat : il n’y a que des gens de droite qui nous suivent. Et même, des types d’extrême-droite ! Nos followers c’est un petit boys-club de beaufs intellos, gros ringards nostalgiques de leur période AF ou GUD, quand ils pouvaient boire comme des brutes entre copains sans que leur patron ne les humilie le lendemain. Tous misogynes, en plus, ces incels quadra qui bandent mollement sur la bitch resting face de Sydney Sweeney comme les bons accrocs au porno qu’ils sont tous. Aucun n’achète, bien sûr, parce que leur goût littéraire n’est qu’une pose. Six mois d’édition et tout ce qu’on a comme fanbase, c’est ça ? 

Les followers de gauche alors ? Combien de divisions ? Zéro ! Non, vraiment : zé-ro ! 

Ce 21 janvier 2026, il n’y a pas eu que Valeurs Actuelles… Ce serait trop facile. On nous a aussi refusé, le même jour, une participation à un salon du livre… Pas n’importe lequel : un salon du livre de gauche, bien de gauche, avec toute la clique… Et pourquoi nous a-t-on refusés ? « Complet ! » L’année prochaine alors ? Non plus. Parce qu’ils ne reçoivent que des « maisons de sciences humaines » et pas de « littérature ». 

Voyez-vous par exemple : quand les éditions Divergences publient leur Peuple de Paris de Jules Vallès, livre de leur fabrication, agglomérat d’articles sans aucun rapport entre eux si ce n’est Paris (la Mecque-plus-ultra des trous-du-cul), ne voulant garder de Vallès que la seule image qu’ils s’en font a priori, avec la couverture doctorale qu’ils flanquent à toute leur collection, il s’agit bien de « sciences humaines », puisque Jules Vallès y est « l’un des grands écrivains de la littérature sociale et politique française ». Mais nous, quand nous publions Les Réfractaires, introduits d’une préface qui remet en perspective toute la réception de l’auteur depuis un siècle, augmentés de textes géniaux que nous avons eu l’outrecuidance de faire correspondre au sujet initial du livre, et d’une magnifique couverture de Steinlen, l’un des héritiers artistiques de l’Insurgé, c’est de la « littérature », puisque Jules Vallès y est « l’un des plus grands écrivains de langue française ». C’est clair, non ? Vous comprenez ? 

Parce que nous, pas du tout ! Enfin, si… Mais pas en lisant leur mail de refus : en regardant l’état de l’édition française « de gauche ». C’est la cour des miracles ! Un Valeurs Actuelles à l’envers ! Le renversement des Valeurs Actuelles… Un ramassis de journalistes surdimensionnés, de gratte-papiers à moitié influenceurs qui après avoir lu deux ou trois posts Instagram prétendent avoir compris les sciencesociales comme on comprendrait le Kung-Fu. Entre deux conférences grassement payées pour une société de « management positif » (défi : trouvez de qui on parle), ils trouvent le temps de faire un podcast pour Gaza, une photo pour le Nouveau Front Populaire, un post d’indignation publique qu’on dirait sortie du cul d’une boîte de com… Ah, c’est sûr que ce n’est pas de la littérature ! Ils finiront quand même dans la Blanche, ils auront leur interview chez Mollat, ou mieux : leur émission sur Blast !  Ils pourront y répéter la même chose à peu près tous les jours sans que la moindre intelligence ne vienne troubler le ronronnement de leur intimisme imbécile. Pratique : ils trouveront toujours un article à placer dans Zone Critique ou Frustration, et pourquoi pas carrément un 49 pages chez Pierre Poligone, qu’ils rejoindront bientôt dans le Who’s Who 2027 !

Ah, c’est difficile de ne pas tourner furieusement boomer en voyant ces lambdas du progressisme… Quelle déception ! Tous sortent évidemment des mêmes écoles, des mêmes facs (ENS=SS), ils ont tous été secrétaires de cabinet d’un député socialiste, assistants de rédaction dans une revue de poésie à cocktail, tous ont louvoyé dans le parisianisme le plus dégueulasse, creusant comme des chiens dans la glèbe des clichés pour y trouver une niche marketing à la souffrance humaine : transpositivisme, psychophilisme, intersectionnalismitisme. Chacun place son livre dans l’émission ou le torchon d’un autre, édité par le copain d’un copain. Ça oscille entre les « témoignages » qu’on dira « littéraires » et les « essais » qu’on qualifiera de « révolutionnaires »… Bouffons bis !

« Ce qu’ils appellent mon talent n’est fait que ma conviction. » C’est ce que Séverine a fait graver sur la tombe de Jules Vallès au Père Lachaise. Mais des convictions, ils n’en ont pas ces gens-là ! Pas besoin : ils ont des Valeurs ; actuelles, passées ou futures, mais toujours des valeurs, ces salopes de valeurs, ces caricatures de conviction… Qu’est-ce qu’une Valeur ?  Prenez une conviction : tuez-la, éventrez-la, videz-la de ses organes, scalpez-la par l’intérieur ; réservez la peau ; percez quelques trous ; recouvrez-vous avec, comme d’un drap lorsqu’on se déguise en fantôme ; vous ruisselez de sang, la puanteur est insupportable, un goût de moisissure s’épanouit sur vos lèvres : vous avez créé une Valeur… C’est la conviction vidée de sa substance, ou plutôt la conviction dont on remplace la substance par ce qui nous est le plus cher : nous-mêmes.

Partout, c’est Valeurs ! C’est-à-dire rien de plus qu’un bréviaire de lieux-communs bourgeois. Les bourgeois racistes d’un côté, les bourgeois antiracistes (et encore !) de l’autre. On nous a pris dans le Valeurs de droite. Quelle différence ? On nous prendra là où il restera quelques lecteurs un peu curieux, quelques gens un peu sérieux, qui ne regardent pas les particules ni les profils LinkedIn, là où on ne réseaute pas, par des individus dont les Valeurs sont écrasées par les Convictions comme le Serpent sous le pied de la Femme… Où êtes-vous, Barthelets gauchos ?

Il y a dans un film de Pierre Carles (moi aussi j’ai fait mes classes antiautoritaires !) une scène où on le voit discuter avec Étienne Mougeotte, qui lui dit à peu près : « Vous êtes jeune ! Vous aussi, un jour, vous connaîtrez tout le monde. Les politiques, vous aurez grandi avec eux… ». Mensonge évident du patron de TF1 : c’est depuis toujours qu’ils se connaissent, ils se connaissaient même avant de naître. Écrivains, journalistes, militants, politiques, poètes, Pandæmonium de petits potes !… Gauche ou droite, ce sont des nuls, « des merdeux, des trous du cul, des cons », pour citer un autre film de Pierre Carles… Ils ont déjà tout, ils s’ont eux-mêmes, et de naissance… Pierre Carles ne dîne avec personne, même pas avec Jean Lassalle…

Où êtes-vous les gauchistes ? Pourquoi un mec de droite* assez attentif a pu tomber sur nous, et aucun gaucho motivé ? Pourquoi a-t-on un article dans Valeurs Actuelles avant L’Humanité ? Qu’est-ce que vous foutez ? À vous vautrer dans la boue de la « bataille culturelle », vous vous enivrez d’un combat livré aux plus minables de votre époque et vous vous avilissez en eux ! Peigne-culs populos qui pinaillez sur la pop-culture, incapables de vous faire la moindre idée de la beauté… Ergoteurs de « sciences humaines », technocrates positivistes, craniologues abstraits méprisants de toute vraie vie humaine… Pardon de ne pas avoir vos Valeurs ! Les vauriens vous emmerdent…

Unamuno s’est trompé. La droite va convaincre… Il aurait dû leur dire : « Vous convaincrez, mais vous ne vaincrez pas ! »

 

Éditions Lou Blondin

 

 

* Il nous semble nécessaire de préciser que Philippe Barthelet n’est pas plus un « journaliste » qu’un « mec de droite ». C’est un écrivain, qui nous dit se retrouver dans l’étiquette suarésienne : « anarchiste de droit divin ».